Titre : Résister à l’ordre colonial : le cas du roi KIBANE Alidjaassédé et les formes de légitimation du pouvoir traditionnel en Afrique de l’Ouest (XIXe–XXe siècle)
Résumé
L’histoire coloniale de l’Afrique de l’Ouest est jalonnée de soulèvements populaires et de résistances, souvent menés par des chefs traditionnels profondément enracinés dans la légitimité locale. Cet article propose une étude de cas centrée sur KIBANE Alidjaassédé, souverain Boo de Sokotindji, déporté par l’administration coloniale française en 1914 pour avoir résisté aux travaux forcés, à la conscription militaire et à la scolarisation coloniale. En croisant ce cas avec d’autres figures comme Bio Guerra au Dahomey, Samory Touré et Alpha Yaya Diallo en Guinée, ou encore Mossi Boukary Koutou au Burkina Faso, nous montrons comment ces chefs incarnaient un contre-pouvoir enraciné dans la mémoire historique et la souveraineté locale. À partir des témoignages oraux et des archives coloniales, nous interrogeons la légitimité politique, les stratégies de domination coloniale, et les processus d’élimination ou de substitution des autorités jugées « indociles ».
Introduction
Dans les premières décennies du XXe siècle, les autorités coloniales françaises confrontées à des résistances locales ont mis en place des stratégies de répression et de reconfiguration du pouvoir traditionnel. Ce phénomène n'est pas propre au Dahomey (actuel Bénin), mais s'inscrit dans une dynamique plus large en Afrique de l'Ouest. Les figures de la résistance, souvent marginalisées dans les récits coloniaux, incarnent une volonté de préserver la souveraineté et les structures sociales locales face à l’entreprise coloniale.
1. KIBANE Alidjaassédé : une figure de résistance populaire et royale
Né sous le nom de Wolou Sannin, KIBANE Alidjaassédé devient souverain de Sokotindji, un royaume Boo de l’extrême nord-est du Dahomey. À l’instar d’autres chefs traditionnels de son époque, il s’oppose à plusieurs politiques coloniales :
-Les travaux forcés, notamment sur la route Kandi -Ségbana ouverte dès 1902, qui exigeaient le creusement de tranchées à travers les collines pour un trafic automobile encore inexistant.
-Le portage des Européens, par visière ou brancard, perçu comme une humiliation.
-La conscription des jeunes dans l’armée française au début de la Première Guerre mondiale.
-La scolarisation forcée, jugée par les populations comme une tentative d’aliénation culturelle.
En 1914, il est arrêté et déporté à Porto-Novo où il décède en juin 1915, après avoir été condamné à 10 ans de détention. Son enlèvement et sa mort sont interprétés comme une tentative de briser la résistance locale et de remplacer une autorité populaire par une figure plus docile.
2. Une déportation stratégique : réorganiser la légitimité traditionnelle
L’enlèvement de KIBANE Alidjaassédé n’est pas un acte isolé. Il s’inscrit dans une logique de substitution du pouvoir traditionnel. L’administration coloniale confie ensuite la chefferie à un personnage plus conciliant : KIBANE Gansindodo, qui sera récompensé d'une médaille officielle. Cette pratique s'observe également à Nikki, où SERO KORA II est déporté en 1916, ou dans d’autres royaumes d’Afrique de l’Ouest où des chefs fidèles au colonisateur sont installés après la neutralisation de figures de résistance.
Un rapport colonial cité dans les archives nationales évoque le calme apparent des populations de Sokotindji après l’exil du roi, encourageant l’intronisation d’un nouveau chef. Une centenaire du nom de Orou Nikki Maimouna, connue sous le nom de Yapènon, originaire de Kalalé mais mariée à Sokotindji, a été interrogée par Kilaou Salifou au sujet de l’enlèvement du roi KIBANE Alidjaassédé. Selon son témoignage, Sokotindji constituait à l’époque un centre administratif colonial basé dans un quartier appelé Baari. Ce toponyme serait une déformation du nom « Paris ».Elle affirme que les souverains KIBANE n’ont jamais accepté la présence coloniale à Sokotindji. Elle ajoute que le roi KIBANE Alidjaassédé s’était opposé au recrutement des jeunes pour l’armée coloniale, estimant qu’il n’avait lui-même pas d’enfants, et qu’il aurait été injuste de livrer ceux des autres. Cette prise de position aurait, selon elle, contribué à motiver son arrestation et sa déportation par l’autorité coloniale.
3. Parallèles régionaux : la résistance et ses châtiments
Le cas de KIBANE Alidjaassédé s’inscrit dans un cadre plus large :
Au Dahomey, Bio Guerra mène une lutte acharnée contre la pénétration coloniale entre 1906 et 1916. SERO KORA II, roi de Nikki, est sanctionné pour l’avoir soutenu.
En Guinée, le roi Alpha Yaya Diallo est arrêté en 1911 et déporté à Saint-Louis pour sa résistance continue à la domination française.
Au Burkina Faso, le roi mossi Boukary Koutou de Ouagadougou, soupçonné de soutenir les révoltes, est également destitué.
Au Cameroun et en Côte d’Ivoire, des figures comme Rudolph Douala Manga Bell ou les rois Agni sont accusées de trahison ou d'opposition à la « mission civilisatrice » française.
Ces résistances révèlent que la légitimation du pouvoir local se heurtait frontalement à la logique impériale. La violence coloniale, judiciaire ou symbolique (médaille pour les chefs dociles, épée pour d’autres), visait à remodeler l’autorité en fonction des intérêts coloniaux. Le chef traditionnel du village de Sansi, situé à l’est de Nikki, a reçu une épée de la part des autorités coloniales en récompense de son attitude jugée docile et coopérative vis-à-vis du pouvoir colonial.
4. Une relecture décoloniale de la mémoire
Le cas de KIBANE Alidjaassédé invite à une relecture critique de l’histoire coloniale. Il ne s’agit pas seulement d’un souverain déchu, mais d’un symbole de refus d’assujettissement et de défense de la dignité collective. Sa mémoire reste vive dans les récits oraux, même si les archives officielles le condamnent.
Cette mémoire permet aussi d'interroger la reconfiguration des pouvoirs traditionnels sous la colonisation. La légitimité traditionnelle, fondée sur l’ascendance, la sagesse et l’ancrage territorial, est concurrencée par une légitimité bureaucratique imposée par les colons.
Conclusion
La résistance de KIBANE Alidjaassédé, comme celles d'autres chefs en Afrique de l'Ouest, montre que les pouvoirs traditionnels n'ont pas toujours été des relais de l'administration coloniale. Certains ont refusé de collaborer, parfois au prix de leur vie. Leur mémoire, encore transmise par la tradition orale, doit être réhabilitée dans les récits historiques. En replaçant ces figures dans une dynamique de résistance globale, on comprend mieux les enjeux de domination et de légitimation qui ont marqué la colonisation de l’Afrique.
Références bibliographiques
Dr Oumarou Bani Guene, archéologue et historien, interview réalisée en mai 2025
Baz Lecoq, Le Boubou du chef : résistances et pouvoirs au Sahel colonial, Karthala, 2009.
Jean Suret-Canale, Afrique Noire : occidentale et centrale – De la préhistoire à nos jours, Editions Sociales, 1969.
Archives Nationales du Bénin, Fonds Administration coloniale, Rapports de missions 1914–1916.