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Aux origines de l’aristocratie dirigeante de Nikki : Déconstruire le mythe d’une royauté Bariba

Titre : Aux origines de l’aristocratie dirigeante de Nikki : Déconstruire le mythe d’une royauté Bariba.
Auteur : Inazan OROU MORA, historien archéologue et chercheur
Contact : oroumora2019@gmail.com
                002290197720480.
Résumé
L’histoire de la royauté de Nikki, souvent assimilée à celle du peuple bariba, révèle en réalité une origine complexe et composite. Ce travail s’appuie sur des sources orales, des archives coloniales, des travaux historiques et des comparaisons linguistiques pour établir que les fondateurs de la dynastie de Nikki relèvent de groupes mandés, notamment les Boussanké/Boo/BokoWhatsApp Image 2025-05-23 à 09.45.38_5ffef28f
, apparentés aux peuples Bisa, Busa et Samo. L’article interroge les processus de légitimation de l’autorité dans le Borgu, les dynamiques de migration, d’alliance et d’intégration qui ont façonné la construction de la chefferie wassangari, ainsi que la manipulation moderne des récits historiques.
Introduction
La monarchie de Nikki est aujourd’hui perçue comme l’incarnation de l’identité bariba. Pourtant, des témoignages anciens, des travaux d’historiens (Bertho, Stewart, Niworu), ainsi que des indices linguistiques convergents, permettent de remettre en question cette lecture ethno-centrée. Cet article propose une relecture critique de l’origine de la classe aristocratique dirigeante de Nikki, en mettant en lumière les apports externes – notamment mandés – dans la formation de la royauté wassangari. Nous verrons ainsi que loin d’être homogène, cette royauté s’enracine dans une pluralité d’héritages culturels et politiques.
 

1. Le Borgu : une mosaïque politique et culturelle


Le Borgu, avant l’arrivée des puissances coloniales, n’était pas un royaume unifié, mais une confédération de chefferies puissantes : Bussa, Wawa, Illo, Kaima et Nikki. Selon Salihu Niworu, le Borgu n’a jamais été totalement conquis avant l’intrusion coloniale, bien qu’il ait été confronté à l’expansion du Songhaï et du califat de Sokoto. Cette résistance s’est bâtie sur des alliances dynastiques et une mobilité aristocratique.
Des traditions évoquent l’arrivée de Kisra, un prince perse ayant fui les réformes islamiques, accompagné de ses fils Bio, Woru et Sabi. Ce récit fondateur situe les racines de la royauté dans une migration ancienne et noble, qui s’implante dans la région en s’alliant ou en s’imposant aux populations autochtones.
 

2. Une royauté d’origine étrangère : la thèse mandée


Plusieurs auteurs, dont Jacques Bertho, affirment que les rois de Nikki ne sont pas Bariba, mais issus des Boussanké, un groupe mandé originaire de la région de Bussa. Les princes de Nikki parlent entre eux une langue proche du mandingue, distincte du bariba.
Bertho cite un témoignage du roi de Parakou : « les Rois de Nikki eux-mêmes ne sont pas d'origine bariba [...] mais appartiennent à la race des Boussanké ». Cette appartenance mandée serait renforcée par les rites, les chants et les prières funéraires en langue Busa, observés lors de l’intronisation ou du décès d’un roi.
 

3. Preuves linguistiques et traditions orales


Les travaux d’André Prost, notamment sur les langues Bisa, Busa, Samo et Boko, montrent une parenté linguistique forte avec la langue des rois de Nikki. Le Boo (ou Boko), parlé à Nikki, Dunkassa ou Kalalé, diffère profondément du bariba. Cette distinction renforce l’idée que la classe dirigeante de Nikki n’est pas issue des Baatombu (bariba), mais bien d’un fond mandé établi autour du Niger.Nadoussina GOUNOU, petite-fille du héros national BIO GUERA, née vers 1945 confirme l’appartenance ethnique des princes de Nikki au groupe linguistique Boo venu de Busa au Nigéria.
Selon la tradition, les fondateurs de Nikki seraient des descendants directs de Kisra ou de ses fils. Le nom même de Kisra dériverait du roi perse Khosrau. Ce mythe, s’il est interprété comme un outil de légitimation symbolique, témoigne d’un effort d’ancrage dans une noblesse ancienne et prestigieuse, étrangère aux Bariba.
 

4. Une tentative d’effacement mémoriel contemporaine ?


À partir du XXe siècle, notamment avec les politiques d’ethnicisation coloniales puis postcoloniales, une volonté de réappropriation bariba du trône de Nikki semble s’installer. Le rituel royal, autrefois trilingue (busa, arabe, sonraï), est désormais pratiqué exclusivement en bariba. Les descendants royaux sont perçus comme des Bariba, alors que la mémoire collective des Boo/Boko continue de rappeler l’origine Busancé du trône.
Le témoignage du Père Bioret, résident à Nikki pendant 22 ans, confirme cette origine non bariba. Il note que les rites anciens continuent parfois d’être pratiqués en Busa, mais sont de plus en plus remplacés par le bariba, sous l’influence de la politique linguistique locale et des enjeux identitaires contemporains.
 

5. Le trône wassangari comme institution de synthèse


La royauté de Nikki ne peut être comprise que comme une institution hybride, issue de la rencontre entre une élite migrante mandée et des populations locales, dont les Bariba. La légitimité du trône ne repose pas uniquement sur la conquête ou l’origine ethnique, mais sur une capacité à fédérer, à incarner l’unité et à administrer un territoire multiethnique. Cela explique l’usage de plusieurs langues à la cour, la diversité des alliances matrimoniales, et la persistance d’un pouvoir central fort malgré les différences culturelles.

Conclusion
Loin d’un récit monolithique d’une royauté bariba homogène, l’histoire du trône de Nikki nous révèle une complexité identitaire et historique ignorée ou minimisée. Les origines mandées, notamment busa et boko, de la classe dirigeante wassangari doivent être reconnues comme telles. Elles participent à la richesse culturelle du Borgu et à la compréhension des dynamiques de légitimation du pouvoir en Afrique de l’Ouest. La redécouverte de ces origines peut nourrir un débat serein sur les identités plurielles, la mémoire collective et les récits historiques dans l’espace béninois.
Bibliographie 
Bertho, J. (1945). Roi d’origine étrangère, Notes africaines, N°29, pp. 4–71.
Bioret, F. (1960–1982). Témoignages recueillis à Nikki.
Niworu, S. (1960). Borgu et la politique de neglect.
Prost, A. (1950). La langue Bisa, grammaire et dictionnaire. Ouagadougou : I.F.A.N.
Prost, A. (1981). De la parenté des langues Busa-Boko avec le Bisa et le Samo, Mandekan.
Stewart, J. (1979). Historical Dictionary of the Republic of Benin.
Anene, J.C. (1965). The International Boundaries of Nigeria, 1885-1960: The Framework of an Emergent African Nation.
Nadoussina GOUNOU, petite-fille du héros national BIO GUERRA, résidant à Gbassi, interrogée en  2024.

Inazan OROU MORA

Historien archéologue

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