L’espace socio culturel et pluriethniques, partagé entre anciennes colonies française du Dahomey (Actuel Bénin) et anglaise du Nigéria, abrite deux monarchies emblématiques : Nikki, considérée comme une capitale politique, et Busa, perçue comme une capitale religieuse. Cet article examine la nature des relations entre ces deux royautés, à travers les approches historico-anthropologiques de chercheurs tels que le Père René Faurite, le Pr Félix Iroko et le Dr Oumarou Bani Guéné, mais aussi à partir d’observations empiriques et factuel lors de la Gaani. L’analyse met en lumière une hiérarchie symbolique fondée non seulement sur la tradition et le rituel, mais aussi sur le langage des objets culturels (trompettes, tambours sacrés) et des structures sociales.
Mots-clés : Monarchie, hiérarchie traditionnelle, Gaani, allégeance et symbolisme.
Introduction
Les monarchies traditionnelles d’Afrique de l’Ouest constituent un champ d’étude privilégié pour comprendre les logiques de pouvoir, de légitimation et de symbolisme dans les sociétés précoloniales et postcoloniales. Dans la région du Borgou (Bénin) et du Kwara (Nigéria), les royaumes de Nikki et de Busa incarnent cette complexité. Si Nikki est souvent considérée comme la capitale politique du monde Baatonu, Busa, quant à elle, revêt une autorité religieuse ancestrale. Cette configuration interroge les rapports de hiérarchie entre ces deux entités royales. L’objectif de cet article est d’analyser la nature de ces relations, en croisant les sources historiques, les récits oraux et les observations empiriques d’ordre factuel des pratiques rituelles.

Tambours sacrées de Busa

Tambours sacrées de Nikki
1. La dualité politico-religieuse selon les sources historiques
Dans sa thèse de doctorat de 3ème cycle sur « Le royaume de Busa, de ses origines médiévales à 1935, étude sur le rôle de la chefferie traditionnelle », le Père René Faurite propose une lecture duale de l’espace royal Baatonu-Boo, en affirmant que Nikki serait la capitale politique tandis que Busa assumerait le rôle de capitale religieuse. Il indique que les rois de Nikki reconnaissent la primauté spirituelle du roi de Busa en lui faisant allégeance, non pas comme à un supérieur politique, mais pour aligner leur pouvoir temporel sur les mannes ancestrales que représente Busa.
Le Pr Félix Iroko, historien, va plus loin dans l’affirmation d’une hiérarchie. Intervenant en 1992 sur les ondes de Radio Parakou, dans l’émission Semaine à la Loupe à l’occasion de l’intronisation du roi Séro Kora III, il qualifie Nikki de simple principauté face à la royauté de Busa. Il s’appuie pour cela sur des marqueurs matériels et symboliques : alors que les rois de Nikki possèdent douze trompettes de cuivre, ceux de Busa en détiennent quatorze. Cette différence numérique est, selon lui, un indicateur de la supériorité statutaire du roi de Busa.
2. Le langage des objets rituels : tambours et symbolisme des nombres
Les cérémonies de la Gaani, célébrées à Nikki comme à Busa, offrent des éléments d’analyse complémentaires. Une observation directe des pratiques révèle que Busa dispose de trois grands tambours sacrés, contre quatre à Nikki – deux grands et deux petits. En milieu Boo, le chiffre trois est traditionnellement associé au principe masculin, tandis que le chiffre quatre évoque le principe féminin. Ce codage symbolique renforcerait, selon certains interprètes, la centralité masculine et donc hiérarchique de Busa sur Nikki, perçue comme un espace de reproduction, d’accueil et de continuité plutôt que de commandement.
3. Ambiguïtés dans les rapports de pouvoir : parenté rituel et relation d’évitement
Cette hiérarchie apparente mérite toutefois d’être nuancée. Dr Oumarou Bani Guéné, historien et archéologue, évoque l’existence d’une relation d’évitement rituel entre les rois de Nikki et de Busa, relation qui obéit à un protocole strict. Selon lui, le roi de Busa est considéré comme le frère aîné du roi de Nikki. Cette configuration fondée sur les liens de sécularité interdit toute allégeance formelle. Le roi de Nikki n’a pas à se prosterner ni à reconnaître une supériorité directe. Il doit cependant le saluer avec respect selon un protocole traditionnel au cas où les deux étaient amenés à se rencontrer.
Ce statut de « grand frère » reconnu au roi de Busa semble donc produire un équilibre fragile : il consacre une primauté spirituelle sans pour autant annuler l’autonomie politique de Nikki. Il s’agit d’une diplomatie coutumière qui, tout en reconnaissant la centralité de Busa dans la généalogie des royautés, protège l’honneur et l’indépendance de Nikki.
Conclusion
L’analyse croisée des traditions orales, des objets rituels et des discours savants met en évidence une hiérarchie complexe entre Nikki et Busa. Si les éléments symboliques (nombre de trompettes, de tambours, codification numérique) et les témoignages d’experts (Faurite, Iroko, Bani Guéné) convergent pour établir une primauté religieuse de Busa, les relations entre ces deux royaumes restent encadrées par des conventions d’honneur et de respect mutuel. Nikki conserve ainsi une dignité politique singulière, tandis que Busa incarne la mémoire sacrée des ancêtres. Cette configuration invite à repenser les notions d’allégeance et de souveraineté dans les systèmes royaux africains, où l’autorité ne s’impose pas uniquement par la domination, la richesse mais aussi par le dialogue des symboles et la reconnaissance des origines.